AuteurPascal Duplessis

Grands bois, ronciers impénétrables, halliers et taillis sombres, queues d’étangs se perdant en roselières et en vasières, autant de lieux aujourd’hui insolites et dont nous sommes subrepticement convenus à ignorer les lois. C’est un monde devenu lointain, trop différent du nôtre, hors du temps de l’incessante veille et des esprits sans repos. L’espace de silence et d’immobilité qu’il oppose à notre élan nous le rend incompréhensible et vain. Il nous apparaît étranger, enfin, dans la mesure où ses mystères ne nous sont plus révélés depuis des générations d’hommes. Et pourtant. Le plus insolite, au-delà de la perte immense que nous ressentons à sa soudaine présence, est que ce monde-là nous est toutefois resté familier. Il semble reposer à jamais en quelque part de nous-mêmes, part sauvage ou sylvestre, comme tassé en sédiments millénaires, en forces prêtes à se déployer sans mesure au seuil d’un domaine que nous reconnaissons dans la fulgurance de l’instant.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ces lieux secrets dessinent sur le terreau ancien et noir de notre intime perdu les mille et une figures de l’ailleurs. A voir, rien que des labyrinthes de passées et de fuites, de voies et de sentes, d’innombrables coulées enchevêtrées, croisées, recoupées, irriguant un réseau invisible à nos yeux diurnes, mais dont les teintes ocres, terres, vertes et brunes, et les effluves violentes et musquées dénotent pourtant la présence chaude et attentive de tout ce qui vit là tout en restant invisible. Contre l’écorce sèche ou gîté sous la brande, se ressuyant dans la clairière ou se coulant sous la ramée. Entre opacité grise de l’aube et ténèbres vives, là est un royaume où nos doubles imaginaires, silhouettes aventureuses découpés dans l’étoffe des mythes, vont s’abandonner pour se mieux retrouver. Là est une source où la vieille âme fatiguée se sent revenir à elle dans ses peurs noires et dans ses désirs troubles. Dans cet autre monde, celui du sauvage où courent les flux sombres et profonds des humeurs de la terre, des ombres graves et fières nous attendent pourtant, des ombres qui ont le pouvoir de nous entraîner outre.

Le cerf est l’une de ces puissances. Puissance de la fuite, dont l’élan emporte à l’aveugle celui qui le croise. Figure immémoriale du désir, il est l’assoiffé légendaire qui entraîne à sa suite ceux qui, étrangement, sont animés d’une semblable fièvre. L’enceinte vidée d’un bond, les halliers sont traversés comme par une flèche rousse, les allées franchies d’un souffle, et puis vient le débuché, l’ouverture de la plaine et le forlongé magnifique et, d’une longue traite en retour, l’appel des lisières, le silence des futaies et le refuge du taillis. Le cerf des récits de la matière de Bretagne entraîne l’homme que rien ne saurait épuiser de pays étrangers en contrées inconnues où l’attend la merveille. Alors, parvenu au terme de ce parcours singulier, le grand cerf interrompt sa course et se tient droit. Levant haut sa tête couronnée vers le ciel, il fait front à son poursuivant. Entre les merrains courbés enserrant une sphère invisible, on dit que le veneur, parvenu au bout de sa quête, aperçoit enfin l’entrée de l’Autre monde.